Naufragé-es

Au travers de la fenêtre obscure de dix heures du matin les mots s’abandonnent comme un oiseau des mois de pluie. Émigré des terres sans nom qui se cache en quelques fourrés pour s’endormir quand le jour commence sur les plages balayées par les cadavres assoiffés de misère.
Eh, toi, là ! Oiseau de détresse dormant, noir comme les ténèbres, blanc comme le soleil du désert, la tête innocemment sans vie sous l’aile déplumée des succubes qui te vident de ton espoir, qu’attends-tu ?
Je ne sais où, je ne sais comment mais je sais que tu te caches. On dirait même, que ton silence matinal, en ton absence, le désir de mourir est plus clair encore : en fait tout comme un enfant tu jouis de cette heure qui t’est une de plus concédée, dix heures, avec la pluie, la rumeur du quartier bizarrement désaccordée. Aux coups de hache d’un bûcheron têtu en quelques jardins au cœur des forêts, vérité évanescente de l’arbitraire sur des terres sans chemin ton corps encaisse les vagues d’une mer bleue.
Poignant, un râle qui d’un fond de chanson empruntant les Ave Maria déculottés de familles nauséabondes, une voiture en italique est là, son bruit s’évanouit tout doucement dans les supplices d’une nuit sans lune : « tu sais ce que je sais, le reste, tu ne le sauras pas ». Je ne le saurai pas ? Je ne saurai pas ? Ah que j’en ris ! Mais de qui ? De cette oiselle de malheur noir qui feint d’être blanche comme une mariée de village croisée avec des ailes rapaces qui balaient les tendres grisailles du ciel libéré. Quelle oiselle de malheur ? Celle à l’œil pervers qui se croit dans un sommeil heureux et qui connaît des paysages de forêts et de déserts inondés. Je ne le saurai pas ? Je ne le saurai pas ? La faille ouverte dans ton cœur je la comblerai avec l’espérance dont le revenant communard ouvrit à coups d’explosif une lucarne sur l’avenir. Peu et tout doucement, il fut question de générations lointaines, mais après tout pourquoi lointaine ? Il y a alors plus d’un siècle navré, un Grand Siècle, les fils de fils, les filles de filles se sont noyés. Mais sur les lèvres de ce siècle, les vers plantèrent leurs serres acérées et l’écartelèrent, les cent ans devinrent dix ans, les dix ans devinrent un an, les uns ans devinrent demain. Le sang essaima à travers les blessures, la mort vient de la vie, des espaces qui s’étendent au-delà de son ombre, là où il y a d’autres lumières que l’incroyable lumière du futur.

« Tu sais ce que tu sais : le reste, tu ne le sauras pas. »
Je ne le saurai pas ? Mais alors quel sens aurait donc une vie qui n’est pas passée et qui chaque jour naît avec un tel rosier ? Puis, périodiquement l’oiselle du malheur s’éveille et c’est fini !
Elle vient et nous luttons sans plus parler. Un aigle sur le dos d’un chevreau : un chevreau qui a des dents de loup. Il t’agrippe et puis t’emporte. Il y a un nuage fait d’une lueur orangée. C’est comme une île toute noyée de marée. Elle et toi êtes là, qui luttez comme des farfadets repeints par Michel-Ange avec les yeux d’une vierge de Raphaël. Vous voilà cramponnés comme une mante religieuse sans Dieu qui fait l’amour avec une hirondelle. Vu de loin, sur les contreforts des falaises brûlées par les mains des corbeaux se masturbant à la vue des périphéries habillées de bidonvilles africains, on pourrait hésiter pour savoir si son coït éjacule un sommeil ou un duel des dieux jusqu’au dernier sang. Tant que s’attarde et bâtarde tarde longuement les dards de la lumière de cette falaise où les lumières d’orangers ont mordues une ombrelle écumante. Puis sur ce pan de ciel où glissaient les rescapés d’un Radeau de la Méduse, les réflecteurs s’éteignent entraînant tout doucement l’huile du peintre qui coule dans un seau destiné à laver les ténèbres des morts pour la gloire et l’amour des deniers argentés, là, sur une nuée noire d’un orage qui ne sévit pas, suspendus, enlacés, râlants tu luttes pour le but suprême de la vie.

Je ne dois pas encore mourir ! Tu ne me prendras pas cruelle salope, plus cruelle que le cruel éclat de soleil qui jaunit les terres affamées. Je sais ce tu sais ? Bien sûr : je le sais. Et si je le sais, je le saurai. Une tête historique engendre de l’histoire qui se branle dans les bistrots de la fin du millénaire ? Le Millénaire est mort, n’ai-je pas lutté pour l’achever ? Moi je suis vivant.
Puis la mort te dépose
Elle s’en va, en lissant les plumes
Tranquille, sachant bien ce qu’elle fait.
Elle dépose au fond de la vallée, dans le pré
Les cadavres de noyés.
Te voici, tout à coup, entre deux douaniers
Imberbes, accompagnés de chiens velus
Qui viennent de sortir des falaises
Et rodent dans le gel, puis dans la boue
Avec leurs légers vêtements bleus et ce léger
Renflement au-dessus de la ceinture
Qui gonfle les boutons sacrés
Ils t’amènent dans un lieu idéal
Pour ta solitude : un confessionnal !

Où sont les armes ? Je ne connais
Pour moi, que celle de la survie
Et ma violence ne fait nulle place
Ne fût-ce qu’à un fantôme d’une action
Qui ne soit intellectuelle. Qui songe à rire ?
Si maintenant sous l’empire du rêve
Par ce matin gris, qui vit
Des morts et, que d’autres morts verront
Mais qui pour toi
N’est qu’un matin de plus, je crie.
Des mots pour survivre ? J’ignore bien sûr
Ce qu’il sera de toi à midi
Mais le vieux poète est hors course
Qui parle comme alouette ou étourneau
Et, qui tout comme un jeune, voudrait mourir
Où sont les larmes ? Les jours passés
Ne reviendrons plus, je sais le rouge Mai
De la jeunesse révolue pour toujours
Seul un rêve, un rêve de joie, peut ouvrir
Une saison, de douleurs armées.
Et moi qui fus un partisan sans arme
Voici que je sens dans la vie la semence
À l’horrible parfum de la Résistance.
Dans le matin, nulles feuilles ne bougent
Comme sur les monts d’Auvergne
Ce n’est pas qu’un orage vienne,
Ni que le son descende, c’est l’absence
De toute vie, qui se contemple, se tient
À l’écart d’elle-même et cherche à comprendre
Quels terribles, quelles tranquilles
Forces l’emplissent encore : parfum de mai !
Un jeune homme armé pour chaque brin d’herbes
Qui rend volontaire l’envie de mourir !
Ce n’est pas la première fois que je me réveille
Avec le désir d’empoigner une arme
Mon ridicule c’est de le dire en poésie
Mon erreur ne vient que de l’aube
Ce matin je vaquerai avec mes concitoyens
Au travail, aux repas, à la réalité qu’arbore
La bannière, bleue d’aujourd’hui, des profits déifiés
Et vous les anarchistes, mes compagnons
Ombres de compagnons, cousins germains devenus sœurs et frères
Perdus ces jours-ci comme aux jours lointains
D’un avenir qu’on n’imaginait point, vous mes pères
Sans nom, qui avez perçu des cris
Que je croyais pareil aux miens, ceux-là qui brûlent
Aujourd’hui comme les feux abandonnés
Par les froides plaines, le long des rives
Des fleuves dormants, sur les monts bombardés d’étoiles
Je prends sur moi toutes les fautes
De notre faiblesse désespérée
Puisque de millions d’entre nous qui vécurent
La même vie, ne sut qu’en faire
Pour aller jusqu’au bout. C’est fini
Tralala, chantons, tandis que tombent
Les dernières feuilles des tumultes
Et de la paix martyre, de plus en plus présente
Lentement détruite par la réalité
Qui allait être celle de la Réaction
Mais aussi de la laide social-démocratie, tralala…
Je prends sur moi la faute
D’avoir laissé les choses comme elles étaient
Ça m’apprendra de lire les slogans dans les toilettes !
Je prends sur moi la faute
D’avoir laissé les choses comme elles étaient
Je prends sur moi la faute
De la défaite, du découragement, de la calamiteuse
Espérance des années arrières, tralala…
Et je prends sur moi la déchirante
Douleur de la nostalgie la plus noire,
Celle qui fait surgir les choses que l’on pleure
Avec tant de vérités, qu’elle espère
Presque les recréer ou ressusciter les défuntes
Conditions qui les rendraient nécessaires, tralalalaire…
Maintenant que les bombes s’éloignent avec les échos
Des dernières grèves de sang
Devenu vieux, au rang des prophètes
Je rêve d’armes
Enfouies dans la boue
Qui resurgissent sur les plages
Là où des enfants jouent et de vieux rêves bêchent
Tandis que des dalles tombent mélancoliques
Ces listes de noms anonymes se fondent
Et les couvercles des tombes volent en éclats
Et de jeunes cadavres portant des gilets de sauvetage
Que l’on portait sur les boudins des pantalons flottants
Et sur les chevelures partisanes le casque militaire
Dévoilent des murailles

Où se tiennent derrière, les marchés, les sentiers
Qui relient les premiers vergers sans escarpements.
Des collines : ils descendent des cimetières
Des jeunes gens avec dans leurs quelques poches
D’autres que l’amour :
Une folie secrète celle des hommes, des femmes qui luttent
Appelés par un destin différent du leur
Avec ce secret qui n’est plus un secret,
Ils descendent, muets, dans le soleil levant
Et, bien que si proches de la mort, ils ont le pays joyeux
De ceux qui ont un long chemin à parcourir dans le monde
Ce sont pourtant des habitants des déserts, des rives sauvages où couche le fleuve du fond.
Des froides plaines. Que font-ils parmi nous ?
Ils reviennent et, rien ne les arrête. Ils ne cachent pas
Leurs armes, et tous baissent les yeux
Comme aveuglés par la pudeur
Devant l’obscène éclat des mitraillettes et, ce pas de
Vautours qui descend vers leur obscur devoir,
Au grand soleil.
Il fait beau voir qu’on ait le courage de leur dire
Que l’idéal qui brûle en secret dans leurs yeux
Est dévolu, qu’il appartient à d’autres temps, que les fils
De leurs frères depuis déjà des années ne luttent
Plus que l’Histoire, changeante et cruelle,
A fourni d’autres idéaux, les a doucement corrompus…
Ils toucheront, grossiers comme de pauvres barbares,
Les choses nouvelles qu’en ces vingt années l’homme
Cruel s’est octroyé, chose impropre à émouvoir
Celui qui réclame justice…
Mais faisons la fête, prenons la bouteille
Du bon vin de la coopérative…
À de nouvelles victoires, à de nouvelles Bastille !
Sans Père Lachaise.
Mes ami-es… Bravo ! Bravo !
Salut mon vieux ! Courage, ami !
Et, tous nos vœux pour votre belle compagnie !
