
image de Blast, média indépendant, voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=fsMQPhqAHdM
L’erreur est souvent commise dans les mouvements sociaux, dans les syndicats mais aussi dans une grande partie des organisations « progressistes » d’assimiler le racisme essentiellement à l’extrême droite et de définir des stratégies de luttes antiracistes en fonction de cette analyse. Si cela était aussi simple comment expliquer les records de partis racistes, islamophobes aux élections ? Comment comprendre en se contentant de suivre ce fil d’analyse que ces partis, appuyés sur des puissants réseaux sur le Net ont pu bénéficier depuis des années d’une audience médiatique inégalée leur permettant de banaliser dans les discours politiques et officiels des concepts aussi racistes que « préférence nationale » (ou « priorité nationale » ) , « grand remplacement » (qui est une notion violemment complotiste !) ou « remigration ». La surenchère de la droite conservatrice dans la course à la présidence du parti Les Républicains amène les pires propositions de la part des deux candidats pour récupérer les voix de Français et Françaises principalement préoccupé-es, selon la Droite, par les questions d’immigrations. C’est à qui deviendra le plus violent dans ses propos contre les étranger-es et les Français et Françaises issue-s de l’immigration. Ainsi le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau n’hésite pas à reprendre les thèmes favoris de l’extrême droite en parlant de « submersion migratoire » (tout comme le Premier ministre François Bayrou d’ailleurs), « d’ensauvagement » ou de s’attaquer au voile porté par les musulmanes en hurlant à « bas le voile » et en s’attaquant à elles ( https://www.sudeducation.org/communiques/retailleau-encore-une-honteuse-sortie-de-piste-raciste/), tandis que son concurrent pour la présidence des Républicains, parle d’ouvrir des camps pour détenteurs d’OQTF à St Pierre et Miquelon ! Et pourquoi pas la Guyane elle a encore quelques vestiges archéologiques !
Il est trop facile pour la lutte antiraciste de réduire ces idéologies nauséabondes à des groupuscules fascistes ou néo fascistes qui auraient fini par contaminer, par une sorte de capillarité, le reste de la société en ramenant un racisme transformé et périphérique depuis la deuxième guerre mondiale à un concept central dans les discours politiques. Le racisme, l’islamophobie, l’antisémitisme, la négrophobie, la rrromophobie… et leur traduction politique avec le fascisme ne seraient l’œuvre que d’individus nostalgiques du IIIe Reich, de la France de Vichy ou des aigris de la défaite coloniale de la France en Algérie.
Face à ces individus, il y aurait la République. République Immaculée, comme la nomme Omar Slaouti et Olivier le Cour Grandmaison dans « Racismes de France » (1), qui part ses « valeurs » serait le principal rempart à ce racisme et justifierait des « fronts républicains » derrière elle où se retrouveraient toutes les forces rejetant (au moins dans les mots) le racisme. Il est vrai que depuis une trentaine d’années les manifestations « républicaines » contre le Front National puis le Rassemblement National ont permis de rassembler quelques responsables politiques dont la paresse intellectuelle ne parvient pas à cacher le vide abyssal de leur discours noyé dans la « défense des valeurs de la République » censées par son simple appel faire reculer les hordes nationalistes.
Sortons de cette fable, qui peut faire rêver une partie des héritiers de SOS racisme, cet appendice du gouvernement socialiste des années quatre-vingt, qui en individualisant la question du racisme et en occultant le racisme d’État, a permis à ces gouvernements de « gôche » de détourner la question raciste de ses réalités et d’enfermer les populations qui en étaient les victimes dans des quartiers qui allaient se ghettoïser, créant des poches de pauvreté encore plus pauvres que les pauvres blancs qu’ils voulaient, prétendaient-ils, défendre ! Le racisme, comme le sexisme ou le patriarcat est une réalité transversale qui touche tous les espaces politiques et sociaux y compris d’une partie de ceux qui se revendiquent de l’émancipation sociale comme les partis de gauche ou les syndicats.
Cette individualisation du racisme permet d’évacuer le poids d’autres formes de discriminations celles d’un racisme institutionnel, d’un racisme d’État. Il est difficile de faire comprendre la part d’un racisme systémique qui est l’héritage de notre histoire coloniale et esclavagiste qui aurait permis « l’ensauvagement » de nos sociétés (A lire le discours d’Aimé Césaire sur le colonialisme en 1950). Le « génie » européen du XIXe, dont la France occupe une des premières places, a construit un racisme sur la hiérarchie des races qui a donné une légitimité tant à la colonisation qu’au génocide de la Seconde Guerre mondiale. Ce même « génie », avec toujours la France en son centre a transformé ce racisme biologique – parce qu’après le génocide il était devenu politiquement incorrect — en racisme culturel, celui de population extra-européenne qui ne pourrait pas s’adapter à nos cultures porteuses de modernité (surtout quand il s’agit de condamner la planète en la détruisant ! ), donc supérieures. Ce discours qu’il soit intentionnel ou pas est celui porté par la plupart des médias en stéréotypant les populations racisées. Chômeurs abusant des prestations sociales, responsables des incivilités, refusant de s’intégrer en obligeant les femmes à porter le voile, sexistes et violeurs, responsables de la délinquance… les clichés s’égrènent autant qu’avec un épi de maïs. C’est ce discours « visible » qu’il faut apprendre à démonter. À côté de ce racisme visible il y a un ensemble de discriminations invisibilisées par les institutions, par l’État. C’est aussi l’enjeu de cette formation d’arriver à comprendre ce racisme d’État. Par exemple les préfectures, c’est-à-dire l’État en jetant un doute systématique sur les papiers d’état civil des étranger-es des pays d’Afrique (entre autres) les jettent en pâture à une opinion avide de boucs émissaires qui se les représente comme de dangereux faussaires à l’assaut de nos richesses. L’image se construit très vite du migrant/délinquant donc inassimilable ! Se rajoute que pour être assimilable la migrant-e doit être performant à l’école. La réussite scolaire, celle de l’école du libéralisme, le veut comme le meilleur, le « winner » ! pour une utilisation directe sur les marchés en tension. Une vision très utilitariste et coloniale de l’Autre ! Assimilable pour l’État devenant la mutation totale du migrant-e en un bon « gaulois », comme aimait le rappeler l’ex président Sarkozy (« Nous ne nous contenterons plus d’une intégration qui ne marche plus, nous exigerons l’assimilation. Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois. »). Les accusations des préfectures face aux recours en tribunal administratif des OQTF, montrent une vision partagée qui relève d’une politique plus globale. Pour être régularisé, il faut dans l’esprit de ces gens être assimilé, c’est-à-dire avoir abandonné tout son héritage culturel pour l’adoption de la Civilisation européenne. Pour un peu on oserait demander au noir de se blanchir. En fait, c’est la fin d’un mythe tenace, celui d’une France pluriculturelle et pluriethnique que l’on acceptait quand les étrangers étaient européens (Mais pas musulmans comme les Albanais et pas trop pauvres comme les Roumains!).
On oublie trop souvent que la construction de notre État-Nation s’est faite sur une matrice esclavagiste et colonisatrice, construisant une identité nationale fantasmée et mythifiée face à des peuples sauvages tout juste bons à être dominés et colonisés. (Voir le fameux discours de Jules Ferry sur la colonisation « il faut dire que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures »). Cette construction a fortement marqué nos institutions de l’école à la santé (cf Racismes de France) et à instaurer une mécanique racialiste dans l’État produisant des statuts sociaux et politiques différenciés et hiérarchisés selon les origines. C’est le racisme d’État, qui est soumis à répression quand on le dénonce. Cette forme de racisme est encore plus complexe qu’elle se rajoute à un mépris de classe des « élites » notamment celles qui nous gouvernent. Ainsi quand ces « élites » rencontrent un ex-président comme Obama, un riche investisseur Qatari il n’y a aucune forme de racisme, pas plus quand les préfectures reçoivent dans leurs coûteux buffets des acteurs locaux Noirs, Arabes ou autres. Ce n’est pas le cas avec un malheureux Africain, un réfugié Afghan… systématiquement suspectés d’être des artisans de faux papiers ou de fausses victimes de la répression de leurs pays ! Au racisme, quelle que soit sa forme se rajoute un mépris de classe !
N’oublions pas non plus que La France est le seul pays colonisateur et esclavagiste n’ayant pas encore reconnu les massacres racistes et leurs répercussions dans les institutions (au contraire des EU, du RU, de la Belgique…).( les Présidents américains n’hésitent pas à parler de racisme institutionnel à propos des violences policières contre les noirs… ) (2). C’est ce racisme d’État qui contribue, au même titre que celui des partis racistes, à la création d’un ennemi intérieur et à la fascisation de nos sociétés. Si la France n’est pas un état raciste, au sens où l’on peut le définir avec des régimes qui s’appuient sur des lois racistes comme l’Afrique du Sud avec l’apartheid, elle assume tout de même des lois discriminantes, comme celle sur le « séparatisme » votée avec peu d’opposition et n’hésite pas à utiliser son bras armé contre les populations des quartiers populaires qui sont surtout des Noirs et des Arabes. (3) Elle n’hésite pas non plus à utiliser ses institutions pour se débarrasser des victimes des catastrophes planétaires : guerres, crise climatique, pauvreté… qui viennent chercher refuge chez nous, catastrophes dont les pays impérialistes (donc la France) sont les principaux responsables !
Nos organisations syndicales, la CGT, FSU et Solidaires n’ignorent pas les luttes antiracistes parce qu’elles ont compris qu’elles étaient aussi une réponse aux crises du capitalisme. En effet, la survie du capitalisme passe pour la classe dirigeante par une division du monde ouvrier. En détournant les pauvres blancs contre les encore plus pauvres racisés il évite une confrontation avec le patronat et son soutien qu’est l’État. En revanche, il est plus difficile de faire accepter qu’au-delà de cette division il y a une vision identitaire, nationale, construisant un « peuple » blanc homogène reposant sur une histoire idéalisée dépassant la lutte de classe, s’opposant à une population « inassimilable » dont on fait l’ennemi intérieur.(4) La question du racisme, du racisme d’État montre bien ce processus de fascisation et, en tant que syndicaliste il est essentiel pour nous de mettre en avant le racisme dans toutes nos luttes ce qui permettra, en plus de freiner cette fascisation, de construire un front entre syndicalisme et victimes du racisme. Sans cette volonté de front commun nous risquons fortement de partir vaincu sur de nombreux combats.
1 : Sous la direction de Omar Slaouti et Olivier le Cour Grandmaison, Racismes de France, Ed.La Découverte
2 : par ex : George Bush en 2020 à propos de l’assassinat de George Floyd par un policier blanc : « « Cette tragédie, qui s’inscrit dans une longue série de tragédies similaires, soulève une question incontournable : comment mettre fin au racisme systémique dans notre société », ou Kamala Harris dans son discours d’investiture parlant de « racisme institutionnelle »
3: On ne dit pas assez que notre République et ses valeurs tant vantées ont été à l’origine de corps de police chargés spécifiquement de population. Au début du XIXe il y avait des fiches anthropométriques pour mieux surveiller et contrôler les Tsiganes, dans les années vingt est créée la Brigade Nord Africaine, qui au nom de l’égalité entre les citoyens est devenue en 1953 la Brigade Anti-Violence, mais en gardant la même fonction : contrôle, pression, terreur dans les quartiers d’origine africaine. Son action était d’un tel pacifisme que cette BAV, a donné le mot Bavure. Puis, c’est elle qui dans les années soixante-dix est devenue la BAC. Le racisme fortement présent dans cette unité policière est bien institutionnellement ancré depuis de nombreuses décennies !
4 : il est curieux de voir comment le ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, utilise ( Mai 2005) le rapport sur les Frères Musulmans en France. Il n’hésite pas à dire à propos d’une prétendue influence du groupe fondamentaliste « « L’objectif ultime est de faire basculer toute la société française dans la charia ». Sa rhétorique dans sa communication mélangeant sans aucun problème Frères Musulmans et musulmans ou Islam ! Lui qui voit une » submersion » se trouve fortifié par ce rapport. Sauf que ce rapport montre que l’influence des Frères Musulmans est relativement faible et même décroit depuis plusieurs années. Le même rapport concluant : « « Aucun document récent ne démontre la volonté de Musulmans de France d’établir un État islamique en France ou y faire appliquer la charía »
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