Michel Touchestone

D.la formation des éducateurs

« La complexité de la détermination de l’âge devrait être parfaitement maîtrisée par les agents de l’ASE en charge des évaluations, comme le rappelle le Guide des bonnes pratiques en matière d’évaluation. »

la formation des professionnels

« Le guide des pratiques de l’évaluation réduit à une feuille de papier à cigarette de mauvaise qualité la formation de ces personnes ! Vingt-et-une heures pour des approches relevant de la psychologie, du droit, de la géopolitique, des migrations et des cultures… avec, au final, un simple certificat d’assiduité, sans aucune évaluation des compétences acquises : cela laisse rêveur quant aux performances et aux compétences de ces personnes ! Remarquons que la formation est plus que minime pour un ensemble de spécialités qui s’entrecroisent et requièrent souvent des années d’études ! »

Plus loin on peut y lire :

« L’évaluateur transpose sa conception de l’organisation de la famille occidentale sur celle de la famille africaine. Il s’agit d’une attitude qui relève encore de stéréotypes coloniaux ! On ne lui demande pas de lire de longues thèses d’anthropologie afin d’expliquer en détail les différentes organisations familiales des peuples africains, mais d’adopter une réflexion heuristique : pour de nombreux peuples africains, la parenté n’est pas biologique mais sociale. On est parent parce que l’on partage le même espace social ; il s’agit d’une parenté de fréquentation. On peut ainsi s’appeler frères, sœurs, pères, oncles… sans avoir de lien biologique. La famille africaine est le résultat d’un système d’alliances complexes — symboliques, sociales et biologiques — qui font que personne ne peut dire précisément où commence et où finit la famille africaine. »

« Un éducateur sérieux devrait connaître ces éléments afin d’éviter des stéréotypes destructeurs dans l’évaluation des jeunes.

Une formation continue semble être prévue pour les personnels en charge des évaluations, ce qui paraît évident tant le profil des exilé·es et la nature des parcours peuvent évoluer en fonction des données géopolitiques, économiques, mais aussi environnementales. En revanche, le guide précise également, à propos de cette formation : “dans la mesure du possible”. Or, la lecture des rapports d’évaluation de D. et S., comme de ceux des autres, ne montre pas une grande maîtrise des aspects mentionnés ci-dessus.

Ils font surtout apparaître que l’évaluateur — dont aucun titre n’est précisé (est-il éducateur spécialisé ? spécialiste de la santé ? du droit ? …) — se contente d’effectuer son travail en portant un regard occidental, avec l’ensemble des préjugés que cela peut impliquer à l’égard de jeunes Africains. Or, c’est précisément ce que le Guide de l’évaluation demande d’éviter. À partir de là, on peut légitimement douter de ses compétences. C’est d’ailleurs ce que souligne l’avocate de D. : »

Sur les qualités professionnelles de l’éducateur, la seule réponse du préfet dans ses mémoires en défense (idem pour D. et S.) est de dire que :

« Autrement dit, lorsqu’un jeune mineur isolé est évalué à son arrivée, il serait prudent de demander une photocopie des diplômes de l’évaluateur, voire, au minimum, quelques exercices démontrant qu’il maîtrise son sujet. La remarque du préfet, portée devant des tribunaux qui ne réagissent pas, relève d’une grande fantaisie ! Même un collégien médiocre, lisant certains rapports d’évaluation, en rirait tant les remarques sont ridicules. Et pourtant, personne ne réagit !

D’ailleurs, le préfet est parfaitement conscient de la fragilité de ce type d’évaluation, comme en témoignent les précautions prises dans les mémoires en défense : »

« De nombreux tribunaux administratifs ne font guère mieux, voire pire, puisqu’ils se contentent de reprendre, sans les lire ni les vérifier, les remarques des préfectures et des ASE.

L’ASE, qui relève de la responsabilité des départements, n’applique pas la même politique à l’égard d’un jeune français placé et d’un jeune étranger. Pour ce dernier, qu’il soit ou non en possession de documents d’état civil, une suspicion systématique pèse sur son âge, suspicion que l’on retrouve dans l’ensemble des administrations. La gestion essentiellement comptable des ASE conduit à opérer un tri, qui se fait au détriment des MNA. Il existe donc, dès ce stade, une discrimination.

Cette discrimination se trouve encore renforcée par des inégalités géographiques.»

Ainsi, citant le rapport de RESF :

https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2023-05/MMNA_RAA2019.pdf

Selon le département d’évaluation le MNA aura donc plus ou moins de chance que sa minorité soit reconnue ! Cette discrimination est reconnue dans le « Rapport sur l’enquête concernant la France menée au titre de l’article 13 du Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant établissant une procédure de présentation de communications »Convention relative aux droits de l’enfant ( page 9)

La position des travailleurs sociaux.

« Certain·es peuvent exprimer un malaise, mais c’est loin d’être le cas de toutes et tous, qui acceptent parfaitement cette mutation de l’éducateur social en agent administratif chargé de mettre en œuvre les politiques migratoires. La plupart font fonction de “police des étrangers”, et les rapports d’évaluation de D. et S., ainsi que les autres que nous avons pu consulter, ne montrent jamais la bienveillance pourtant exigée. Leurs rapports se limitent à une reproduction des stéréotypes sur les mouvements migratoires, malgré l’arrêté du 17 novembre 2016, qui précise (article 4) : »

« Lorsque l’on parvient, en tant que militant·es, à établir un climat de confiance avec les jeunes — ce qui peut parfois prendre beaucoup de temps — leurs témoignages montrent également que les évaluateurs ne sont pas imperméables au contexte politique. Ainsi, des propos ouvertement racistes, ou des clichés ressassés à longueur de débats ou d’émissions, sur les exilé·es venant “voler le pain des Français”, “se faire soigner gratuitement” ou “profiter d’avantages que les Français n’ont pas”, le tout financé par “nos impôts”, sont fréquemment rapportés par les jeunes, souvent de manière passive, tant la peur les imprègne.

Afin de ne pas être assimilé à l’archétype du militant “wokiste” hostile à toute institution, voici, une fois encore, ce que nous apporte le… » « Rapport sur l’enquête concernant la France menée au titre de l’article 13 du Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant établissant une procédure de présentation de communications » ( p 11 ) Convention relative aux droits de l’enfant

L’exigence d’un interprète

https://hal.science/hal-01337126v1/file/2016%20Rapport%20MINAS.pdf

Rapport de la défenseure des droits : (p. 50)

https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2023-07/ddd_rapport-les-mineurs-non-accompagnes-au-regard-du-droit_20220215.pdf

Ou l’ Article 3 de l’arrêté du 17/11/2016

Malgré les préconisations des textes et des circulaires officiels, l’ASE 43 n’a jamais utilisé d’interprète jusqu’en 2017. Si depuis un interprète est sollicité (et encore, pas dans tous les cas ! ) cela se fait par téléphone, avec tous les problèmes de stress liés à ce type de communication. De plus les témoignages interrogent quant aux respects des règles de l’évaluation

  • Erreurs dans le choix des interprètes (Bambara au lieu de Soninké ou l’inverse). Aucune prise en compte des différences linguistiques. Par exemple le Soninké a des différences dialectales qui peuvent altérer sa compréhension. (Le Soninké est une des langues nationales au Mali, mais est aussi parlé dans d’autres pays comme la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée…
  • Surtout, alors que l’évaluateur et l’interprète doivent se montrer neutres dans la traduction, l’agent de l’ASE manipule autant l’évalué que l’interprète dans le choix de ses questions afin d’obtenir les réponses qu’il souhaite. Pire encore, contrairement aux recommandations l’évaluateur n’hésite pas à demander des compléments d’informations à l’interprète. Ainsi l’évaluation de K. (en Haute-Loire ) où l’évaluateur n’hésite pas à l’écrire clairement. Ce qui montre d’ailleurs la plus totale impunité de ces évaluateurs ! « M. K. possède, sur sa main droite, des ongles longs sur son annulaire et auriculaire. Nous avons questionné l’interprète ; elle-même Soninké, pour en connaître la signification. Elle a pu nous expliquer que ces personnes sont généralement proches du maraboutage, que cela sert à cacher certaines substances qui peuvent être déposées discrètement dans un verre par exemple. »

Le rapport sur les Mineurs étrangers isolés de 2014 signale déjà à cette date les problèmes liés à l’interprétariat et conclue (p. .54).

https://www.igas.gouv.fr/sites/igas/files/files-spip/pdf/Rapport_MIE.pdf

« L’absence d’interprétariat non seulement nuit à la qualité de l’évaluation, mais constitue également une rupture d’égalité entre les jeunes ».