Michel Touchestone

C. Le dysfonctionnement de l’état civil Malien

Dans notre défense des jeunes exilé·e·s, nous sommes confronté·e·s à une contradiction majeure. D’un côté, des experts s’interrogent sur des documents d’état civil dont la base de référence semble être le document parfait, sans aucun défaut ; de l’autre, le travail mené dans ce mémoire montre clairement les dysfonctionnements de l’état civil — dysfonctionnements largement confirmés par un ensemble de documents émanant d’organisations nationales et internationales.

Ce ne sont pas les experts qui exploitent cette contradiction, mais bien les services de l’État, à travers les préfectures, qui refusent, dans les exemples dont nous disposons, de la reconnaître. Il y a là un détournement des obligations de l’État, visant à répondre à des politiques d’expulsion.

Un point essentiel reste à déterminer : celui de la souveraineté des États sur leur état civil. Lorsqu’un pays authentifie des documents d’état civil, confirme l’identité d’une personne par d’autres documents ou par des documents officiels tels que les cartes d’identité, les cartes consulaires ou les passeports, il relève de sa souveraineté de conclure à leur authenticité. Que dirions-nous si le gouvernement malien exigeait des Français présents au Mali des expertises systématiques sur leur état civil ou leurs documents d’identité avant de délivrer des autorisations de séjour ? En niant cette souveraineté au Mali et à d’autres pays, la France continue d’agir comme une puissance coloniale.

Le deuxième point essentiel à noter concernant les expertises est que celles-ci ne constituent qu’un avis. La prudence qui les caractérise est liée au fait que les juridictions saisies sont souveraines dans leurs décisions et que le juge n’est nullement tenu de suivre les conclusions des expertises.

Le site : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2479

Ce fonctionnement nous informe assez clairement sur la procédure. Une instruction est menée sur dossier — à partir des mémoires en défense et en accusation — par des magistrats. Puis, lors de l’audience, le rapporteur public présente les arguments des deux parties. L’avocat peut formuler des observations, mais ne peut avancer de nouveaux arguments. Ainsi, devant le tribunal administratif (TA), il n’y a pas de véritable débat contradictoire : l’essentiel se joue sur les mémoires.

Au regard des mémoires déposés par les préfectures — qui peuvent compter des centaines de pages assorties de nombreuses pièces jointes — et de la crise de recrutement du personnel au sein des juridictions, il est loin d’être évident que la lecture et l’analyse de ces dossiers soient effectuées de manière approfondie. Les expertises, malgré les arguments développés par les requérants, ne sont, dans les faits, jamais analysées ou presque. Dans ces situations précises, les préfectures se montrent particulièrement convaincantes, tirant parti des difficultés structurelles de notre système judiciaire. Il arrive même que des agents des services de l’immigration surlignent, au sein des expertises, les éléments que les magistrats ne doivent pas manquer, sachant probablement que l’ensemble du dossier ne sera pas intégralement lu.

Enfin, l’audience publique — à laquelle l’auteur de ce rapport a assisté à plusieurs reprises — est souvent expédiée en une dizaine de minutes. Il existe ainsi une rupture manifeste d’égalité, sur ces questions, devant le tribunal administratif, entre le requérant et le défendeur (la préfecture).

Les jugements rendus en défaveur des requérants que nous avons pu étudier montrent clairement que l’ensemble des arguments est loin d’être pris en compte et que ceux du défendeur bénéficient d’une force probante supérieure. Cela se vérifie notamment lorsque les tribunaux administratifs reprennent des arguments du défendeur comportant des erreurs, voire des contre-vérités.


Comme le rappelle Karine Parrot (op. cité)


Le défenseur des droits dans son rapport de 2016 est déjà pleinement conscient de la situation.

Voilà ce que nous avons pu lire dans le mémoire en défense de la préfecture suite à l’appel de la décision du TA pour S ( Dossier n° .2 203 362 , 26 janvier 2024.) ( p14)


Ce qui confirme la remarque de Karine Parrot (cité ci-dessus) est que le jugement rendu en appel par la cour d’appel de Lyon TA, ne retient que la remarque du mémoire du préfet.
À se demander si les mémoires de l’avocat du requérant sont lus correctement puisque d’autres sources y ont été produites pour les juges !

Le mémoire en défense du préfet conteste que les erreurs soient les conséquences d’un dysfonctionnement de l’état civil Malien en interprétant à sa manière le document officiel du ministère de la décentralisation territoriale et des collectivités territoriales du Mali qui confirme ces dysfonctionnements. ( « Le système d’état civil malien, état des lieux », le document a été fourni par le requérant)

Pour contester ce document en tant qu’élément explicatif des erreurs, le mémoire en défense du préfet affirme qu’il serait trop ancien (p. 14 du mémoire en défense).

Soit. Pourquoi pas. Il est vrai que le document est très long (150 pages) et que les services ayant rédigé le mémoire en défense n’en ont manifestement lu que l’introduction — et encore. Le tribunal administratif, quant à lui, n’a procédé à aucune vérification, malgré les précisions apportées par l’avocat.

Si les magistrats avaient lu correctement le document, ils auraient pu constater que ce travail d’amélioration de l’état civil malien n’a été mis en œuvre qu’à partir de 2010, avec une planification prévue sur plusieurs années. Ils auraient également pu relever que la mission était prévue pour une durée minimale de cinq ans (p. 10 de ce document officiel). Or, ces cinq années se sont révélées insuffisantes au regard de l’ampleur des missions (p. 8 et 9), sans compter que le Mali est depuis entré dans une période de guerre civile et a connu deux coups d’État.

Ainsi, 2010 + 5 ans nous conduit à 2015, sans même prendre en compte les retards accumulés, alors que les documents d’état civil de S. ont été demandés en 2019. Cela relativise fortement l’argument de l’ancienneté du document, pourtant retenu par la cour d’appel du tribunal administratif.

Le mémoire en défense du préfet (page 14) précisant aussi :

Ce qui est tout à fait vrai ! Mais, alors que la loi vous laisse la possibilité de démontrer le dysfonctionnement de le faire risque de se retourner contre le requérant. Même quand vous le démontrez points par points comme en troisième partie de ce travail.

Certains TA ou CCA tiennent compte dans leur jugement de ce dysfonctionnement qui est largement à même d’expliquer les anomalies :

Ainsi la cour d’appel de Rouen

Ou encore le TA de Nantes :

Pour Bordeaux :

Pourtant d’autres documents à disposition de la préfecture et de la cour d’appel confirment bien ce dysfonctionnement ! Ce qu’elle refuse de reconnaître !

La confrontation avec d’autres sources confirme bien ce dysfonctionnement.


1°) Rapport des Nations Unies pour les réfugiés : les risques d’apatrides au Mali et pour les Maliens vivant à l’étranger par Michaël Offerman 2 020. (https://www.refworld.org/pdfid/5f3bf07c4.pdf Partie sur l’état civil)


2°) Au Mali l’état civil est défaillant et très mal entretenu.

Nombreux sont les Maliens qui n’ont jamais été enregistrés ou qui n’ont jamais récupéré leur acte de naissance comme le confirme le rapport de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés.
(https://www.refworld.org/pdfid/5f3bf07c4.pdf) (p. 34 à 39)

« Néanmoins en 2015, seulement une personne sur deux (50,4 %) était en possession de son acte de naissance. »

Cette faiblesse est confirmée dans l’enquête : « aperçu des systèmes d’enregistrement et de statistiques de l’état civil du Mali »https://systemesesec.ca/sites/default/files/assets/images/CRVS_Mali_f_WEB.pdf

Ou : Appui technique

Publié par le Centre d’excellence sur les systèmes d’enregistrement et de statistiques de l’état civil (ESEC), en partenariat avec la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CENUA). Cette publication a été rédigée par Hosea Mitala pour le Centre d’excellence sur les systèmes ESEC et la CENUA.

2016201720182019
naissance vivante58,91%76,59%71,00%en cours
mariage 5,9%
décès5.9%7,4%7,19%en cours

Par exhaustivité de l’enregistrement, on entend le rapport entre le nombre réel d’événements démographiques (naissances et décès) et le nombre estimé de ces mêmes événements. On parle d’enregistrement complet, ou d’une exhaustivité de 100 %, lorsque tous les événements démographiques survenus dans la population d’un pays donné (ou d’une région) au cours d’une période déterminée ont été enregistrés dans le système.

À ces pourcentages, il convient également d’ajouter un arriéré de naissances non enregistrées s’élevant à environ 4 millions, soit près de 20 % de la population.

Par ailleurs, l’acte de naissance étant rédigé manuellement, les risques d’erreurs sont multipliés, notamment lorsque — comme c’est fréquemment le cas — les officiers d’état civil maîtrisent imparfaitement l’écrit et la législation, laquelle est particulièrement complexe. Il convient de rappeler que le français est parlé par environ 3,7 millions de Malien·ne·s sur une population d’environ 22 millions d’habitant·e·s, et que seuls 1,9 million d’habitant·e·s savent le lire et l’écrire. Or, le français est la langue de l’administration, de l’enseignement et du travail.

Ce seul constat devrait amener les experts, les préfectures et les autorités à s’interroger sur les conditions de tenue de l’état civil — d’autant plus que les actes sont remplis à la main. Dans ces conditions, des agents d’état civil maîtrisant mal le français, et plus encore des textes juridiques rédigés dans cette langue, se retrouvent quasi systématiquement assimilés à des faussaires.

Voir Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_au_Mali


3°) Le document : « stratégie nationale de l’état civil de la République du Mali (2018-2022) appuie lui aussi sur ce dysfonctionnement.

https://dnec.gouv.ml/pdf/STRATEGIE_NATIONALE_ETAT_CIVIL_version_20190110_2.pdf

Ou : Stratégie nationale


On peut compléter ce rapport par « le «  rapport final préparé à la demande de la Banque Mondiale, appui technique pour l’amélioration du volet CRVS par le DR.Sékou Oumar Diarra »

https://documents1.worldbank.org/curated/en/099060124175117711/pdf/P1728231af5e4b0b181aa194020edb5592.pdf

qui montre par exemple que les ’agents communaux, les agents d’EC ont un statut précaire, alors que leur charge de travail est importante. Que le manque de Formation initiale et continue, le manque de motivation et les budgets communaux très restreints ont un impact négatif sur la qualité des documents d’EC produits. Les fluctuations parmi ce personnel sont fortes et rendent les efforts de formation souvent vains.

Mais aussi que L’article 217 du CPF qui prévoit des indemnités pour les officiers d’EC et des agents de déclarations dont le montant doit être fixé par un décret pris en Conseil de Ministres, est inexistant.


4°) Quelques extraits d’un document officiel du ministère de la décentralisation territoriale et des collectivités territoriales du Mali qui confirme ces dysfonctionnements.

https://www.malikunnafoni.com/bibliostat/docs/049305061_matcl_2005.pdf

ou : Le système d’état civil Malien, état des lieux

Les préfectures peuvent toujours répondre que certains document sont trop vieux et que le Mali a fait des efforts pour moderniser l’état civil. Mais le document suivant de 2019 montre que le système d’état civil reste très imparfait. (p.. 9 et 10)

https://www.id4africa.com/2019_event/presentations/InF1/3-Sibiri-Berthe-Mali.pdf

Ce document est signé, entre autres, par Michel Chajes, expert informatique CIVIPOL. (https://www.civipol.fr/)


Ce qu’explique facilement le document sur l’état des lieux du système d’état civil malien p. 15.

En 2018 le taux d’alphabétisation au Mali pour les adultes était d’environ 35 %, ce qui fait 65 % de la population analphabète (un des plus élevés au monde).


5°) Un autre document confirme ce dysfonctionnement : il s’agit d’un dossier technique et financier faisant le bilan après la loi de 2011 sur l’état civil. C’est une enquête réalisée suite à un accord bilatéral entre le Mali et la Belgique.http://www.diplomatie.be/oda/7005_PROGDESCR_DTF.pdf


) Ce qui est confirmé par le rapport du haut-commissariat aux réfugiés

https://www.refworld.org/pdfid/5f3bf07c4.pdf


7°) La lecture de travaux de recherche est elle aussi très éclairante comme :

https://djiboul.org/wp-content/uploads/2023/01/33.-Mahamadou-Aly-HAIDARA.pdf

Elle montre, comme tous les autres documents, que les autorités françaises, les tribunaux ne prennent en compte que les accusations de « faux documents et documents contrefaits » portées à l’encontre de D. et de S. et que ces accusations ne visent pas que ces deux jeunes garçons mais bien tous les Maliens de la diaspora en France. Il s’agit donc clairement d’attaques politiques cachées derrière les décisions juridiques prises par le législateur.

Pour reprendre quelques extraits de ce document :

En consultant le lien suivant on peut suivre le travail mené par le CIVIPOL (https://www.civipol.fr/fr/projets/programme-dappui-au-fonctionnement-de-letat-civil-au-mali-appui-la-mise-en-place-dun)

Si l’on replace les états civils de S et de D dans la chronologie de ce travail il n’est pas difficile de comprendre les erreurs sur les registres et autres.


Toujours avec le même document de Mahamadou-Aly-HAIDARA. on peut en tirer le bilan en 2022 :

8°) tout cela se retrouve dans les différents rapports du Défenseur des Droits

Exemple  : Tribunal administratif de Toulouse, jugement du 21 octobre 2019 n°1904359,

(https://www.infomie.net/spip.php?article5417)




La Défenseure des Droits rajoute dans son rapport p 59




S’ il n’est pas étonnant de la part des services de l’État d’occulter une partie des documents, dans les cas étudiés, il est plus étonnant de voir le TA suivre les conclusions de la préfecture sans jamais démontrer qu’il n’a vu les autres textes. Plus surprenant, la remarque de la préfecture, surlignée en gras dans le mémoire, affirmant que le dysfonctionnement peut expliquer la facilité de produire des faux. D’un côté, elle conteste un rapport mal analysé, elle écarte d’autres sources car elles pourraient donner raison au requérant, en revanche, elle n’hésite pas à retourner l’argument contre le jeune Malien, essayant de justifier la facilité de produire des faux à cause d’un état civil dysfonctionnel. Il est aussi curieux que la cour d’appel reprenne ce même argument malgré les décisions d’autres cours d’appel citées dans le rapport du défenseur des Droits !

Quelques de jugement de TA ou de CCA qui prennent le compte le dysfonctionnement :

Cour administrative d’appel de Bordeaux, 3ème chambre, formation à 3, 27 juillet 2018, n°18BX01069 : https://www.infomie.net/IMG/pdf/caa_bordeaux_270718_no18bx01069.pdf

CAA de NANTES, 4ème chambre, 30/06/2023, 22NT02243, https://www.legifrance.gouv.fr/ceta/id/CETATEXT000047773788?dateDecision=&init=true&page=1&query=%22article+125%22+du+%22Code+civil%22&searchField=ALL&tab_selection=cetat&utm_source=chatgpt.com

CAA de BORDEAUX, 1ère chambre, 06/04/2023, 22BX02435 : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/CETATEXT000047439184?utm_source=chatgpt.com

CAA de PARIS, 8ème chambre, 14/11/2022, 21PA05786 : https://www.legifrance.gouv.fr/ceta/id/CETATEXT000046577487?utm_source=chatgpt.com

ARRÊT DE LA COUR DE CASSATION, PREMIÈRE CHAMBRE CIVILE, DU 16 DÉCEMBRE 2021 : https://www.courdecassation.fr/en/decision/61bc35c51e5d9da61a47256e?utm_source=chatgpt.com