Michel Touchestone

3°) Le prétexte de la famille.

L’exemple de D est révélateur des pratiques de l’État utilisant le prétexte de la famille pour renforcer l’argumentation des OQTF.

D n’a plus que sa mère au Mali. Son frère a quitté le pays avec lui et il en a perdu toute trace en Libye.

L’article 313-15 du CESEDA permet à toute personne qui n’aurait plus de liens avec sa famille restée au pays et qui dispose d’une formation qualifiante de bénéficier d’un titre de séjour. La loi reste très vague sur la notion « d’absence de liens » et permet à l’autorité toutes les interprétations qu’elle souhaite ! D’ailleurs, dans son mémoire en défense, le préfet n’hésite pas à mentir pour construire une réalité qui l’arrange, mais qui n’est pas celle du jeune Malien.

Ainsi il dit :

Là où les méthodes de la préfecture, ou de certains de ses agents, relèvent de la pure maltraitance, c’est dans les mensonges qui sont avancés. Grand mystère, pour elle, de savoir qui a fourni les volets 3 ! Mais à la date du mémoire (31 mars 2021), elle le sait, et personne ne l’a caché ! La première obtention des papiers a été faite par l’intermédiaire de la Cimade et en contact avec sa mère ; la deuxième par sa famille d’accueil, D n’ayant justement plus de contact avec sa mère ! Même les plus mauvais inspecteurs n’oseraient pas de telles remarques !

Le plus gros mensonge concerne D, qui aurait admis avoir eu des contacts réguliers avec sa mère. L’avocat de D ne manque pas de réfuter ces contacts (recours contre l’OQTF en avril 2021). Là où la préfecture n’hésite pas à utiliser des méthodes de voyous.

En effet, la réalité est rappelée dans le mémoire en appel de l’avocat de D en avril 2024 :

L’agent de la préfecture ne demande ni plus ni moins à D de faire un faux !

La préfecture, dans son mémoire en réplique, ne formule comme unique réponse… qu’une menace pour dénonciation calomnieuse, rappelant la peine encourue : jusqu’à cinq ans de prison et 45 000 euros d’amende !

L’avocat répond :

Bien entendu, rien ne permet d’émettre une quelconque opinion sur ce que peuvent penser certains et certaines agent·es en charge des services de l’immigration. En revanche, ce qui est sûr, c’est que l’argumentaire de l’avocat est appuyé par le témoignage écrit de la personne accompagnant D, renforcé par d’autres témoignages de personnes constatant des attitudes semblables, avec des réflexes discriminants et la volonté d’aggraver les situations (par exemple par la rétention de documents).

Pour appuyer son argumentation, le mémoire en défense du 31 mars 2021 indique

Puis pour appuyer sa décision il cite des jugements de TA qui eux posent énormément de problèmes en termes de droits humains :

Le premier argument, selon lequel l’obtention postérieure des documents serait suffisante pour refuser un titre de séjour, permet dans l’absolu de refouler une grande partie des exilé·es, notamment d’Afrique subsaharienne, puisque beaucoup arrivent sans papiers pour des raisons tout à fait compréhensibles et entendables (voir la première partie de ce mémoire).

Le discours du jugement concernant ce jeune est particulièrement agressif puisqu’il reconnaît, comme la préfète, des documents « probants », tout en pouvant prononcer l’expulsion « principalement » sur la base d’un lien avec sa famille.

On pourrait croire la préfète de l’Allier particulièrement sévère, mais des décisions reposant uniquement sur les liens familiaux sont fréquentes, surtout lorsque l’État n’a pas pu démontrer que les documents d’identité étaient contestables.

Ce qu’il y a de particulièrement inquiétant et révoltant, outre le fait que ces exemples permettent des expulsions reposant uniquement sur des liens avec la famille, est la différence de traitement (que l’on rencontrera à d’autres occasions) entre les tribunaux administratifs. Ainsi, sur la même question :

A propos de la famille que nous apprend la recommandation du défenseur des Droits n° n°2020-081 (page 12) Recommandation défenseur des droits Décision du Défenseur des droits n°2020-081

Cet extrait de l’arrêté d’OQTF relève en fait d’une vision archaïque des liens familiaux et d’une méconnaissance totale des raisons du départ du jeune garçon. Sa famille d’accueil, à qui une juge pour enfants a confié sa responsabilité, n’est certes pas sa famille « biologique », mais elle le considère comme un membre à part entière du cercle familial, et inversement.

D’ailleurs, cet état de fait est reconnu par le juge judiciaire lors de sa sortie du CRA:

Encore la recommandation du Défenseur des Droits (Recommandation défenseur des droits Décision du Défenseur des droits n°2020-081) p 13 questionne cet argument avancé par les préfectures.

Comment l’arrêté peut-il affirmer qu’il a toujours des attaches personnelles et familiales dans son pays ? Et si le jeune garçon « veut développer sa propre cellule familiale » avec une Française (ou un Français ?) ? Que dire de sa formation, qu’il pourra soi-disant mettre à profit dans son pays, alors qu’elle sera interrompue par une expulsion ! Il faut dire qu’il s’agit du Mali : un menuisier n’a, paraît-il, qu’à savoir planter un clou !

D’ailleurs, les auteurs de cette affirmation savent très bien que sa formation de menuisier, très utile pour la France, ne sera pas d’une grande utilité dans son village (la vente de fenêtres en double vitrage pour le froid y est encore peu développée !).

Le cynisme des OQTF ne s’arrête pas là. Le préfet déclarait sur une chaîne publique régionale, à propos de D, qu’une fois rentré chez lui et après avoir purgé ses 18 mois d’interdiction de retour sur le territoire français, il pourrait revenir en toute légalité en demandant un visa ! Or la France refuse systématiquement les visas aux personnes ayant fait l’objet d’une OQTF. Cet argument se retrouve d’ailleurs dans d’autres cas, dans d’autres préfectures.

Malgré la circulaire de 2012, malgré les décisions de quelques cours d’appel, le cas le plus fréquent suivi par les juges des tribunaux administratifs est d’admettre que des liens, quels qu’ils soient, constituent un argument confortant les expulsions. Ce raisonnement est assez facile, puisqu’à la lecture des jugements on remarque souvent que ce lien n’est maintenu que pour l’obtention de documents d’état civil. Il est d’autant plus aisé pour l’autorité d’user et d’abuser de cet argument que de nombreux migrant·es viennent en Europe sans documents d’état civil. Le but n’est pas d’essayer de tricher : ils savent très bien qu’ils peuvent les perdre, qu’ils peuvent être volés ou saisis par un passeur qui les utilise pour faire pression sur la famille restée au pays. L’histoire du « coup de téléphone » se rencontre souvent dans les jugements des tribunaux administratifs pour obtenir son état civil. Un petit coup de fil aux graves conséquences.

Enfin, ce qui n’est pas rare dans les mémoires en défense des préfectures que nous avons pu consulter pour de jeunes Maliens est l’affirmation, non étayée, qu’ils pourraient continuer leurs études au Mali sans risque ! C’est avec un véritable cynisme que les autorités françaises renvoient des jeunes au Mali, malgré tous les risques encourus. Ainsi pour D. et S., venant du sud-ouest du Mali (région de Kayes), comme pour d’autres jeunes que nous avons pu rencontrer : ils viennent de villages où l’existence d’une école primaire est déjà un luxe. Éventuellement, pour accéder à des centres d’apprentissage, il faut se rendre dans des centres urbains, ce qui est totalement impossible pour des familles vivant dans une très grande précarité. Quant aux risques que semblent ignorer les autorités françaises : si la région de Kayes a été moins touchée que d’autres par l’insécurité, voici la situation en 2025 :

https://www.reuters.com/world/africa/mali-army-carries-out-airstrikes-after-militants-announce-blockade-fuel-imports-2025-09-08/?utm_source=chatgpt.com

https://apnews.com/article/mali-violence-jnim-fuel-blockade-a43a9fc2716a031ebfdda21a450e4627

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/07/01/mali-attaques-djihadistes-d-envergure-dans-l-ouest-du-pays_6617302_3212.html?utm_source=chatgpt.com

https://www.rfi.fr/fr/afrique/20250915-mali-les-jihadistes-d%C3%A9truisent-des-dizaines-de-camions-citernes-et-r%C3%A9affirment-leur-blocus-%C3%A0-kayes?utm_source=chatgpt.com

Mais si les articles cités ne sont pas assez probants pour montrer la très forte insécurité de la région de Kayes on peut lire le rapport de 91 pages de la Banque Mondiale sur les insécurités au Mali;

https://documents1.worldbank.org/curated/en/099105009092224858/pdf/P17663308062fc000aaec0ff745970c42f.pdf?utm_source=chatgpt.com