Michel Touchestone

2°) l’organisation de l’état civil Malien

L’état civil malien est différent du nôtre, car il est issu d’un double héritage. Durant la colonisation, il existait un système d’état civil pour les citoyens ayant le statut juridique français, et un autre pour ceux soumis au statut coutumier.

Traditionnellement, dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest, chaque village, tribu et famille avait ses propres règles pour le calcul de l’âge et l’identification des personnes. Avec l’indépendance, une volonté d’unification est apparue, ce qui fut et reste particulièrement complexe, tant pour le calcul de l’âge que pour l’identification des individus.

Le Code de la Famille du Mali, et notamment sa partie IV, tente de prendre en compte les données particulières du pays, qui sont très différentes de nos réalités et de nos repères quotidiens. Malgré tous les efforts entrepris, l’état civil malien n’intègre pas tous les principes universels de l’état civil. Le cadre légal malien n’est pas encore conforme aux standards recommandés par les Nations Unies (Manuel des systèmes d’enregistrement des faits d’état civil et de statistiques de l’état civil. Élaboration d’un cadre juridique, Département des affaires économiques et sociales, Division de statistique, ST/ESA/STAT/SER.F/71).

http://unstats.un.org/unsd/publication/SeriesF/SeriesF_71F.pdf )

C’est ce que confirme de nombreux documents issus d’organisations internationales comme le rapport final validé  » Appui technique pour l’amélioration du volet CRVS »(Octobre 2022) du Dr Sékou Oumar Diarra à la demande de la Banque Mondiale qui dit en page 8 : Appui technique pour l’amélioration de l’état civil

Il est donc impossible et erroné d’étudier cet état civil avec nos seuls regards d’Occidentaux. Pourtant, c’est exactement ce que fait notre administration, avec un regard résolument colonial. La méthodologie employée constitue donc une grave erreur qui, d’un point de vue scientifique, n’a aucune valeur.

Aujourd’hui, au Mali, c’est la DNEC (Division nationale de l’état civil), créée en 2011 et dépendant du ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, qui est en charge de l’enregistrement des faits d’état civil. Mais cette fonction est partagée avec plusieurs autres ministères :

  • Le Centre d’excellence sur les systèmes ESEC ;
  • Le ministère de la Santé ;
  • Le ministère des Affaires Religieuses et du Culte ;
  • Le ministère de la Justice ;
  • Le ministère des Affaires Étrangères et de la Coopération Internationale (ce qui explique que l’état civil de D. et S. soit authentifié par ce ministère) ;
  • Le ministère de la Protection et de la Sécurité.

Ce qui rend le processus complexe, c’est que l’enregistrement des faits d’état civil au Mali est multisectoriel, avec plusieurs acteurs impliqués. Chaque ministère a des responsabilités propres

Voir document : Aperçu des systèmes d’enregistrement et de statistiques de l’état civil au Mali (p. 7 et 8).

https://idl-bnc-idrc.dspacedirect.org/server/api/core/bitstreams/9f677b73-b220-4598-91e4-f6268e559c46/content

Le Mali compte deux niveaux pour l’état civil : les déclarations et l’enregistrement. Pour l’enregistrement il y a trois types de centre d’enregistrement : les centres principaux, les centres secondaires et le centre spécial de la DNEC à Bamako.

Que nous dit la loi sur l’état civil.

Donc il y a bien deux niveaux : celui de la déclaration de la naissance et l’enregistrement dans les centres d’état civil principaux ou secondaire. Dans les deux cas les agents sont des personnes différentes : agents de déclaration d’une part et officiers d’état civil d’autre part comme le rappelle le code de la famille

Ci-dessous exemple d’un livret de déclaration.

Une fois la déclaration faite il reste l’enregistrement dans l’état civil. Que dit la loi Malienne à ce propos.




Comme on peut le remarquer, qu’il s’agisse des faits de notification d’état civil ou des personnes en ayant la responsabilité, deux niveaux sont impliqués, ce que semblent ignorer les experts. Pour les personnes déclarantes : dans les centres de santé, il s’agit du médecin ; ailleurs, ce sont les parents, la personne chez qui la naissance a eu lieu ou encore le chef du village. Cela explique, par méconnaissance, que de nombreuses naissances en dehors des établissements de santé et dans les villages ne soient jamais déclarées.

De nombreuses difficultés, parfois insurmontables, rendent la rédaction des actes et le respect des délais quasi impossibles, d’autant qu’il n’y a pas forcément de correspondance directe entre centre d’état civil et commune. Par exemple, pour la naissance de S. à Bountiguisse, la commune est Karakoro, mais son chef-lieu est Teichibé ; le centre principal d’état civil est à Teichibé, avec des centres secondaires à Karakoro et dans le village de Bountiguisse. Cela explique que les experts interprètent parfois n’importe comment les tampons et les signatures.

Cette réalité est ignorée par les expertises d’état civil en France, ainsi que par les préfectures et la justice administrative. Nous aurons l’occasion de citer plusieurs documents le démontrant. Pour l’instant, reprenons le rapport du Dr Sékou Oumar Diarra, commandité par la Banque mondiale en 2022, qui indique

appui technique pour amélioration état civil

À cela s’ajoutent d’autres raisons, que nous développerons plus loin, comme l’importance de la population analphabète et, surtout, les héritages de la colonisation : les documents et les différents codes en français, langue qui n’est pas celle de la grande majorité de la population, notamment en zone rurale. Sans compter les facteurs liés à la situation du Mali, comme le rappelle le rapport cité :

Là aussi, avouons-le : un travail rigoureux d’experts ne peut ignorer les conditions dans lesquelles sont remplis (ou non) les registres d’état civil. À titre de comparaison, en France, lors de la Libération, de nombreux états civils détruits pendant la guerre (surtout dans l’Est) ont été reconstitués sur la foi de deux témoins. Faut-il pour autant douter systématiquement de l’identité de ces personnes ?

Cette complexité de l’état civil et les difficultés structurelles à le mettre en place amènent les experts à commettre des  » maladresses » d’interprétations. Pourtant elle est clairement exprimée dans le rapport de la « réunion de l’examen de l’avant-projet de loi instituant une procédure spéciale de rétablissement d’identité » par la Direction Nationale des Affaires Judiciaires et du Sceau ( DNAJC) en 2021 qui dit :

Un document supplémentaire, qui s’ajoute aux précédents et à ceux que nous utiliserons par la suite, renforce l’idée que les autorités françaises profitent des difficultés du Mali en matière d’état civil — contrairement aux recommandations de tous les textes nationaux et internationaux — pour délivrer facilement des OQTF à des Malien·ne·s. Expertises et préfectures n’ont aucun scrupule à les dépouiller de leur identité, en gommant leur nom par un X, se prétendant… !

Malgré tous les efforts mis en œuvre avec la création de la Direction Nationale de l’État Civil (DNEC, https://dnec.gouv.ml/) en 2011, rattachée en 2013 au Centre de Traitement des données de l’état civil, la situation reste très aléatoire pour une large partie de la population. Donnée jamais prise en compte par les expertises ou les préfectures.

Ainsi, le rapport de Michael Offermann pour l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés nous apprend (p. 33) que si le nombre de Centres de déclaration des naissances a été augmenté de 1 551 au moment de l’état des lieux à plus de 7 800 en 2015 (dont 7 000 en fonctionnement effectif), le taux d’enregistrement des naissances chez les enfants de moins de 5 ans au Mali est passé de 47 % en 2004‑2005 à 87,2 % en 2015. (À noter : D. et S. sont nés en 2002.) (Banque mondiale, notes 15, 16 d et f) »

cliquer ici : Rapport Michael Offermann

Néanmoins, en 2015, seulement une personne sur deux (50,4 %) était en possession de son acte de naissance. Ce taux est plus élevé chez les jeunes, les plus aisés et en milieu urbain (estimé à 84,6 %), et plus faible chez les personnes âgées, les populations pauvres et en milieu rural (40,4 %).

À Bamako, 90 % de la population possède son acte de naissance, tandis que ce taux tombe à moins d’un tiers dans la région de Tombouctou (28 %), celle de Kidal (26 %) et celle de Mopti (25 %).

Parfois, certaines préfectures exigent même les actes de décès lorsqu’il est noté sur les documents du jeune Malien qu’un des deux parents (ou les deux) est décédé. Si un tel acte n’est pas fourni, cela est considéré comme une preuve supplémentaire du caractère « frauduleux » de l’acte de naissance.

Pourtant, le rapport de la Banque mondiale (cité) nous informe (page 15) :

Ce rapport de Michael Offerman nous explique le cheminement du volet 2 du centre de déclaration à l’Institut National de la Statistique pour conclure (p. 34 )

Remarque confirmée par le rapport de la Banque Mondiale p.24 ( doc cité)




L’ensemble de ces rapports, comme les nombreux documents consultés ( voir annexe), permettent de contextualiser l’état civil du Mali et devrait dans le cas d’études rigoureuses et non d’expertises destinées aux politiques d’exclusions être utilisé afin d’éviter des conclusions hâtives sur le caractère frauduleux des papiers Maliens.