Michel Touchestone

1°) Les documents de base

En 2012 c’est tenu à Durban en Afrique du Sud la conférence des chefs d’État Africains.

Lors de cette conférence, les chefs d’État se sont engagés à mettre en œuvre des lois visant à garantir l’enregistrement des événements démographiques (naissances, décès, etc.), ainsi que la production de statistiques fiables dans leurs pays respectifs.

En 2013 a eu lieu le cinquantième anniversaire de l’Union africaine à Addis-Abeba. À cette occasion, les ministres responsables des états civils ont affirmé leur volonté d’organiser une conférence tous les deux ans afin de suivre le déroulement et les progrès des travaux relatifs à l’état civil, dans le cadre de la mise en œuvre de l’Agenda 2063, intitulé « l’Afrique que nous voulons ». Ce processus s’inscrit dans le Programme africain pour l’amélioration accélérée de l’enregistrement des faits d’état civil et de l’établissement des statistiques vitales.

Si l’ampleur des enjeux liés à l’état civil est bien prise en compte, de même que l’importance de trouver des solutions, les dysfonctionnements et l’absence d’état civil dans la majorité des pays africains relèvent encore d’un défi colossal. Les obstacles paraissent souvent insurmontables, faute de moyens. D’autres conférences consacrées à ces mêmes questions ont suivi, reconnaissant les mêmes difficultés, même si certaines ont permis quelques avancées timides dans les systèmes d’état civil.

Voilà ce qui est dit par les Nations Unies :

Voir aussi le dossier préparé par les Nations Unies

Malgré les bonnes volontés des états africains le bilan reste très inférieur aux objectifs comme le montre le document de la troisième conférence des Ministres Africains en charge de l’état civil à Yamoussoukro en Côte d’Ivoire en 2015.

En 2022 il semble que presque rien n’a changé comme l’indique le rapport de la commission économique pour l’Afrique issu de la sixième session de la conférence des Ministres Africains en charge de l’état civil à Addis-Abeba en 2022.




Pour répondre à ces demandes internationales le Mali a mis en place la « direction nationale de l’état civil » créée par l’ordonnance n° 2011-013/P-RM du 20 septembre 2011 ratifiée par la loi 2011-069 du 25 novembre 2011 et qui relève du ministère de l’administration territoriale et de la décentralisation. C’ est une source extraordinaire pour trouver les documents juridiques sur l’état civil. La DNEC publie aussi des fiches à destination des Maliens et des Maliennes.

C’est dans ce contexte que le Mali a révisé son code de la famille de 1987 par la Loi n° 2011-087 du 30 décembre 2011, portant Code des Personnes et de la Famille en son livre Ier Titre IV. L’évaluation nationale du système d’état civil. Le rapport : « stratégie nationale de l’état civil du Mali » nous informe qu’« En 2016 une évaluation a retenu que la législation en vigueur n’est pas conforme aux standards internationaux contenus dans la loi organique type des Nations Unies. En effet non seulement elle ne couvre pas tous les faits d’état civil tels que les morts fœtales, les causes de décès… Mais aussi elle est incapable de produire les statistiques vitales fiables et comparables.

Par ailleurs beaucoup de textes d’application de cette loi n’ont simplement pas vu le jour. »




Les expertises de la PAF ( Police des airs et des frontières) sur les documents d’état civil Malien que nous avons pu consulter s’appuient sur plusieurs textes :

DOCUMENT 1 : Exemple d’acte de naissance.

Document 2 : Exemple d’extrait acte de naissance

Pour les deux expertises de D. (Naissance le 1er janvier 2002)

La première expertise fait 9 pages

Loi Code de la famille 1987

loi code de la famille de 2011

La deuxième : (4 pages réalisées en un temps recours sur une après-midi, alors qu’il faut attendre des mois !)

Pour la deuxième expertise est utilisée uniquement (deux articles !) la loi n° 2011-087 du 30 décembre 2011 du code des personnes et de la famille, pour l’extrait d’acte de naissance manuscrit et le dactylographié.




Les premiers documents donnés à la préfecture par D. comportent en fait très peu d’« anomalies ». En cas de reconstitution de son état civil (les deuxièmes documents) il est normal de trouver les mêmes informations que les premiers qui sont régit par la loi de 1987. En revanche l’expertise l’analyse au regard de celle de 2011.


●Documents de S (né le 15 février 2002)

https://sgg-mali.ml/JO/2017/mali-jo-2017-17.pdf

Depuis 1987, il existe une accumulation de lois, arrêtés et autres textes organisant l’état civil. Cela reflète la volonté et les efforts du Mali pour atteindre les objectifs fixés par les différentes conférences internationales.

Une autre difficulté se pose au Mali avec le nombre d’enfants nés sans état civil. Les raisons de cette absence d’enregistrement ne sont pas l’objet de ce travail (cf. Les enfants fantômes, Abdoulaye Harissou et Laurent Dejoie, Albin Michel, et les fiches d’Amnesty International). En revanche, il faut tenir compte du fait que D. et S., comme de nombreux Maliens, ne savent pas s’ils ont été enregistrés dès leur naissance. C’est une donnée essentielle que les autorités — préfectorales, judiciaires ou policières — ne prennent jamais en compte.

Le Code de la famille et d’autres textes officiels prévoient une réponse juridique dans ce cas, notamment par le biais du jugement supplétif et, mieux encore, de la grosse de jugement (voir la différence entre jugement supplétif et grosse de jugement). D. et S. en possèdent chacun un, et S. dispose également d’une grosse de jugement. Ces documents sont essentiels en cas d’enregistrement hors délai, ce qui est fréquent (cf. partie III).

Les enregistrements hors délai ne constituent pas des pratiques frauduleuses, et le Code de la famille prévoit expressément une réponse dans ce cas (voir III, sous-partie E). Ce point est pourtant ignoré par les experts, qui concluent qu’un enregistrement hors délai rend le document faux, en se basant, de surcroît, sur des textes erronés !

Pour le jugement supplétif voilà ce que nous apprend le site de la Direction Nationale de l’état civil du Mali : https://dnec.gouv.ml/jugements-suppletifs/

Que ce soit au niveau des préfectures ou des tribunaux administratifs, les jugements supplétifs sont très souvent contestés sur des arguments fondés sur une réalité inexistante (voir la partie III concernant les jugements supplétifs). On attendrait également de la part des institutions, mais aussi de certains et certaines militant·es, qu’ils ne contribuent pas à renforcer le doute systématique sur l’authenticité des papiers maliens en affirmant que ces jugements sont faciles à obtenir, qu’il suffit de n’importe quel témoin, etc. — comme si notre droit, exemplaire et rigoureux, comme en sont conscientes toutes les personnes politiques échappant à la justice, était d’une probité incontestable.

Un autre document pouvant être obtenu est la grosse de jugement de l’acte de naissance. D’après le site Le Portail du droit, « une grosse de jugement est la copie d’une décision de justice (ou d’un acte authentique) revêtue de la formule exécutoire, c’est-à-dire de la mention apposée par le greffier, nécessaire pour pouvoir faire exécuter la décision par un huissier de justice » (voir la différence entre jugement supplétif et grosse de jugement).

Elle prouve donc que le jugement supplétif a bien été retranscrit dans l’état civil de la commune de naissance de la personne. Il s’agit d’une décision de justice — qui, à ce titre, ne devrait pas pouvoir être contestée — et qui renforce le caractère probant de l’acte de naissance.

Il semble donc que les premiers à ne pas respecter les règles juridiques maliennes soient les experts eux-mêmes, qui s’appuient sur les codes de la famille les mieux adaptés à leurs investigations, essentiellement à charge. Ainsi, pour D., l’expert utilise le Code de 1987, alors que S., né la même année, n’y fait aucune mention. Le jugement supplétif de D. le dispense d’ailleurs de se référer à ce code de 1987, abrogé en 2006.

En cas de reconstitution d’un état civil pour un enfant non déclaré à sa naissance, c’est un véritable imbroglio que les autorités françaises ne cherchent pas à comprendre, tellement elles sont prises dans les politiques d’expulsion.

Cette loi de 2006 est d’ailleurs elle-même abrogée par celle de 2011

C:\Users\Utilisateur\Downloads\mali-code-2011-personnes-famille-2-6.pdf

Ou : Mali code de la famille de 2011 :Code de la famille 2011

On trouve pratiquement tous les documents dans : le système d’état civil du Mali : textes réglementaires et législatifs ( 390 pages ) et en cliquant ici :

textes legislatifs etat civil mali

Dans de nombreux départements, il y a une suspicion systématique sur les documents d’état civil et d’identité des mineurs isolés. Suspicion plus forte quand ils sont originaires d’Afrique.

On peut se questionner avant d’étudier en détail les rapports d’expertises de la PAF, sur le cheminement des papiers des jeunes de la préfecture à la PAF et la méthode utilisée par cette dernière pour mener ces expertises.